Depuis septembre 2020, François Hien écrit régulièrement une lettre au nom de l'Harmonie Communale, envoyée à un grand nombre de contacts, dans laquelle il chronique le travail mené par la compagnie.

Lettre N°

22

27 JUILLET 2022​​ -  Fin d'Avignon

Cher·e·s ami·e·s

 

Voici la vingt-deuxième newsletter écrite par François Hien au nom de l'Harmonie Communale.

 

J'entame cette lettre – la dernière de la saison, bien sûr – alors qu'il ne nous reste plus qu'une seule représentation d'Olivier Masson doit-il mourir ? au théâtre du Train Bleu, à Avignon.

Mon premier Avignon, à la fois comme interprète et comme festivalier. Étant tardivement arrivé au théâtre, je n'avais jamais fréquenté ce festival. Et si je ne suis pas certain de réitérer l'expérience du off, je suis heureux de l'avoir vécue, tout de même. Car quel tourbillon, quelle claque ! Quel épuisement... Des bonheurs de jeu et de rencontres sur un arrière-plan de lassitude extrême.

 

 

1. Gagner des spectateurs

Nous avions passé l'année à jouer devant des salles pleines, dans un contexte où les théâtres souffraient d'une moindre fréquentation. Sans doute suis-je arrivé à Avignon avec un trop-plein de confiance. Les quinze personnes à la première, voici trois semaines, m'ont fait l'effet d'une gifle. Je ne m'étais pas préparé à être à ce point outsider.

Les derniers mois, consacrés aux Canuts, puis à la reprise de L'Affaire Correra à Bourg-en-Bresse, m'avaient sollicité totalement et empêché de préparer correctement cet Avignon. C'est sur place, face à nos très petites jauges de début de festival, que j'ai enfin compris ce qui nous attendait : nous allions jouer dix-huit fois, dans un contexte extraordinairement concurrentiel ; nous ne pouvions compter sur notre réputation (personne ou presque ne nous connaît, en dehors de notre région), ni sur les services des relations publiques du théâtre ; nous allions devoir gagner nos spectateurs un par un, dans l'espoir qu'un emballement, qu'un bouche à oreille vertueux, finisse par nous dispenser de ce travail.

Le lendemain de la première, j'ai passé six ou sept heures à tracter dans les rues d'Avignon. Il m'a fallu vingt bonnes minutes pour oser aborder une première personne ; les premiers instants, effaré par le nombre de gens venus faire la même chose que moi, couvert par de bruyantes parades, j'ai erré de rues en rues, au bord des larmes, découragé : qu'est-ce que nous étions venus faire ici ? Et puis peu à peu, je me suis concentré, comme s'il s'agissait de monter sur scène ; choisir le bon endroit, me sentir en confiance, vaincre ma peur de déranger. Quelques heures plus tard, je n'arrivais plus à m'arrêter. Curieuse expérience de jeu, très dense, où il s'agit en une minute de résumer la pièce, mais aussi d'en donner à sentir l'esprit et la théâtralité, par le placement de sa voix, le choix du vocabulaire, la droiture de son regard. Comment convaincre des spectateurs qui ne nous connaissent pas de découvrir notre travail, alors que 1500 autres spectacles se proposent ? Comment le faire sans se donner à soi-même l'impression de vendre sa soupe, sans se dégoûter soi-même de ce spectacle qu'on aura à porter le soir même, le plus sincèrement possible ?

Au final, je ne l'aurai pas fait tant que ça, pendant le festival, de tracter ; la sauce a fini par prendre, et puis je me suis économisé, aussi. Mais j'ai trouvé l'expérience intense. Quand, dans nos pratiques d'interprètes et d'auteurs, avons-nous à ce point l'occasion de nous confronter au public ? Le public non pas comme ces groupes d'humains que les théâtres ont l'obligeance d'avoir fidélisés, et qui viennent poliment découvrir ce qu'un programmateur a décidé de leur proposer ; non, un public jamais déjà constitué, qu'il s'agit de composer individu par individu. Jamais je ne me suis adressé à plus de quatre ou cinq personnes en tractant ; cette pièce ne se clame pas, il n'aurait servi à rien de faire de grandes adresses collectives et bruyantes ; je ne pouvais convaincre qu'en provoquant de petites rencontres dont la qualité et l'authenticité donneraient envie d'en avoir plus. Oui, je me sentais en jeu, je me nourrissais de la représentation de la veille, j'essayais de faire en sorte que ces petites rencontres soient comme un morceau arraché de la pièce, que sa couleur particulière traîne entre nous. Je me sentais en jeu, mais sans artifice, installé dans cette adresse simple et directe qui caractérise notre théâtre je crois.

Le soir, nous retrouvions en salle certaines des personnes tractées en journée. Quel plaisir alors. Elles venaient nous parler ensuite, et nous avions l'impression de nous connaître bien, la découverte en deux étapes avait créé une forme de connivence.

Et puis, tout de même, il m'est arrivé de drôles de rencontres, dans les rues d'Avignon, qui me donnent presque l'impression de les avoir rêvées. Une dame m'informe dès mes premiers mots qu'elle ne viendra pas voir le spectacle ; elle a accompagné récemment quelqu'un dans une procédure d'arrêt des traitements, elle n'a pas le courage d'y revenir ; nous en parlons vingt minutes, debout au milieu de la foule, la rencontre est poignante. Une infirmière me raconte avoir accueilli Vincent Lambert (le jeune homme dont j'ai très librement adapté l'histoire pour Olivier Masson) dans son service, après son accident. Une dame s'étonne : elle aussi a écrit une pièce d'après cette histoire ! Un docteur me raconte très simplement qu'il aide certaines personnes à mourir, sur leur demande et avec l'accord des familles, mais depuis son cabinet, pas à l'hôpital, où l'on est trop surveillé. Une dame à qui je fais mon laïus dans la rue finit par me dire qu'elle est juge à la Cour de cassation, qui a eu à traiter l'affaire Lambert, mais aussi l'affaire Baby-Loup, dont j'ai tiré une autre pièce ; elle vient voir le spectacle et nous convenons de construire des interventions ensemble. Deux Avignonnaises me racontent la tornade que constitue le festival pour elles, une forme d'invasion ; elles ne vont pas au théâtre, je décide de les inviter ; l'une d'elles est soignante ; je les apercevrai en salle deux soirs plus tard ; on échange des sourires de reconnaissance mutuelle.

 

 

2. Vendre des dates

Nous sommes là pour « vendre des dates », au fond : nous faire voir par des programmateurs et des programmatrices (ceux que dans notre milieu nous appelons les « pros ») qui auraient envie de nous faire venir dans leur théâtre. Pour nous faire connaître par des professionnels au-delà de notre sphère d'origine. Notre compagnie est très récente. Notre premier spectacle produit dans des conditions professionnelles et ayant bénéficié d'une belle exposition est justement Olivier Masson doit-il mourir ? créé en janvier 2020 ; juste après, la pandémie nous a privés de dates et empêchés de sortir de notre région, comme c'était prévu. Nous sommes dans une situation paradoxale, très installés à Lyon, reconnus localement, mais encore à peu près inconnus ailleurs. Tout de même, nous savions qu'un certain nombre de programmateur.trice.s avaient entendu parler de nous, et que si nous étions bien placés à Avignon, ils auraient sans doute la curiosité de nous découvrir. C'est la raison de notre décision d'investir dans cette série.

Ce pari est réussi, je crois. Philippe Chamaux, notre chargé de diffusion, recruté par le théâtre du Train Bleu, a réussi à réunir de très nombreux pros, dont beaucoup ressortaient enchantés ; nous avons déjà de belles promesses de dates, ainsi que des perspectives encore incertaines mais très excitantes si elles devaient se confirmer. J'ai profité de l'opportunité pour parler de nos autres projets, et notamment trouver des partenaires pour L'Éducation Nationale, notre grosse création de la saison 23-24. Les choses avancent bien, il y a de quoi se réjouir.

Cependant, savoir tous ces pros en salle, être venus pour ça, peu à peu, ça invite à jouer pour eux. Est-on là pour embarquer des spectateurs dans une histoire ou pour faire une démonstration de notre savoir-faire ? L'équipe de ce spectacle est solide et sait résister, je crois, au décalage d'adresse que pourrait créer cette surconcentration de personnes dont l'avenir du spectacle et de la compagnie dépend. Nous ne devons jamais oublier que le risque existe et trouver le moteur du jeu dans notre envie de déployer un récit et d'en faire vibrer les personnages.

En janvier dernier, on m'avait demandé d'écrire un texte sur le rapport des compagnies aux « pros », dans le cadre des vingt ans de la Route des 20, un dispositif de rencontres professionnelles. J'avais essayé de dire à quel point les rapports entre artistes et pros pouvaient être viciés, asymétriques, se compliquer d'amertume, et finir par influencer négativement les spectacles mêmes, quand la conscience de la présence de tel ou tel pro s'imposait à l'esprit des interprètes en cours de représentation ; mais j'avais écrit aussi que ça ne me semblait pas une fatalité, et qu'il était possible d'entretenir avec les pros des rapports de travail sains. C'est là une chose à laquelle je m'attelle sérieusement ; non que ce soit si important, dans l'absolu ; mais ces relations prennent tant de place dans mon travail, au quotidien, que j'aurais l'impression d'ôter tout sens à mon métier si elles restaient cantonnées à la situation initiale, où j'essaie de vendre quelque chose à des personnes qui sont en situation de pouvoir l'acheter. La crise que traverse le théâtre, la baisse de fréquentation, mais aussi les secousses politiques qu'a vécues le pays récemment – les réformes destructrices de liens et de bien communs, notamment dans l’Éducation Nationale, ou l'irruption massive de l'extrême-droite à l'Assemblée Nationale – rendent les programmateurs attentifs, s'ils ne l'étaient pas déjà, aux moyens par lesquels on peut donner une utilité sociale aux théâtres, les rendre à ceux qui s'en sentent exclus, sans céder sur l'exigence artistique. Au cœur du festival, j'ai eu plusieurs discussions de fond, passionnantes, avec des directeurs ou des directrices de salles, qui m'apparaissaient alors non plus comme ces puissants décisionnaires dont j'espère une décision positive, mais comme des personnes au travail, soucieuses de créer du sens, et avec qui nous allions pouvoir penser des collaborations fécondes. C'est heureux.

Un jour, ce fut avec Amélie Casasole, passionnante directrice du théâtre de Villefranche, que je connaissais de loin sans avoir jamais pris le temps d'échanger avec elle. Elle parle de son métier avec des mots justes ; elle raconte les doutes qu'elle a eus pendant les Gilets Jaunes, l'impression qu'elle avait de reconduire une certaine violence sociale ; ses questions, c'était les nôtres, je crois, mais depuis son endroit de travail à elle. Pendant que nous parlions, des cendres ont commencé à voler autour de nous, se déposant dans ses cheveux et sur notre table, et nous avons d'abord incriminé les fumeurs de cigare à côté de nous, avant de prendre conscience que c'était partout, qu'une pluie de cendre tombait sur Avignon ; plus tard, traversant avec Arthur le pont qui mène à l'Île Piot, nous avons vu rougeoyer les collines sèches au sud de la ville et l'épaisse fumée qui grimpait au ciel et stationnait juste au-dessus de nous, comme un symbole. Le festival avait un ciel de cendre ce jour-là, et nos discussions avec Amélie en étaient teintées : que peut le théâtre sur fond de désastre ?

 

3. Voir jouer des confrères et consœurs

J'ai vu beaucoup de théâtre, à Avignon. C'est l'occasion. Je suis principalement allé voir des compagnies dont j'avais entendu parler, ou des personnes que je connais. Il y a une sorte de cordialité à respecter, on va voir jouer les camarades, on se soutient, on parle du travail les uns des autres. C'est le triomphe de l'entre-soi, bien sûr ; mais parfois, il est nécessaire et vertueux de se rencontrer entre collègues, d'échanger sur nos pratiques. Dans ma vie professionnelle, je croise beaucoup de monde, mais très peu d'autres auteurs.trices ou directeurs.trices de compagnies. Cela me fait du bien d'échanger avec des personnes pratiquant le même métier que moi, dans une ambiance que je trouve bienveillante et même fraternelle. Sans doute que c'est à cela aussi que peut servir un festival comme Avignon : nous offrir de sortir de nos silos respectifs pour prendre connaissance du travail et des pratiques des confrères et consœurs. J'ai rarement eu autant l'impression d'appartenir à une petite communauté de travail. Encore plus rarement de m'en sentir fier.

J'ai été ébloui par certaines pièces découvertes. J'ai beaucoup pleuré dans l'obscurité des salles de théâtre, étonné de me laisser atteindre, parfois à deux reprises dans la même journée, heureux de tant de beauté, heureux de me sentir proche d'autres artistes, de sentir que nous travaillons dans le même sens.

Devant d'autres spectacles, j'ai au contraire été accablé, voire en colère. Pas face à des spectacles dont je sentais qu'ils n'auraient pas de carrière, que ça ne marchait pas ; je n'avais alors aucune envie d'en dire du mal, je savais que la compagnie s'était sans doute endettée pour faire un Avignon qui s'avérerait stérile ; on en vient parfois à éprouver de la sympathie – ou du moins, de l'indulgence – pour des spectacles qui nous déplaisent mais dont on sent qu'ils mènent au naufrage ceux qui les portent.

Non, ce qui m'a mis en colère à quelques reprises, ce sont des spectacles branchés, mis en avant, parfois dans le « in », et qui semblent ne s'adresser qu'à un tout petit milieu, n'avoir pour seule qualité que d'adresser des signes à un groupe social toujours déjà constitué, considéré comme homogène. Des spectacles qui dégoûteront du théâtre les classes qu'on emmènera les voir. J'avais parfois le moral dans les godasses, en sortant de salle ; je me disais : ce milieu va dans le mur. Et dès lors, tout ce qu'on faisait m'apparaissait absurde : pourquoi consacrer autant d'énergie à se faire voir et accepter d'un milieu dont les radars sont à ce point déréglés ?

Certains jours, au contraire, c'était la fête, le spectacle qui tire des larmes de beauté, qui invite à une grande joie intérieure. Le spectacle qui réconcilie avec le monde, ou plutôt qui le fait exister, qui nous fait exister dedans, plus intensément. Et tout le reste était justifié si cette chose-là avait pu survenir.

 

 

4. Vivre à Avignon en festival

Tout le reste, c'est le plus pénible. C'est la chaleur intense et les pierres qui l'amassent ; c'est le sommeil jamais réparateur, agité de souvenirs et des échos des rencontres de la veille ; c'est l'impression d'un jour sans fin. Je me suis senti prisonnier dans cette ville étouffante et, passé le premier tiers, j'ai eu très intensément envie que ça finisse. Un soir, Arthur nous a demandé pour rire si nous préférerions arrêter définitivement le théâtre ou ne plus faire qu'Avignon, toujours : sans hésiter, nous avons tous opté pour la fin du théâtre.

Une chose me pose question à titre personnel : je découvre à quel point je n'aime pas ne pas être chez moi. J'ai une vie riche et variée, et je crois que je ne parviens à m'y sentir à l'équilibre que parce que je suis chez moi tous les soirs, sans internet ni smartphone, en compagnie de mon fils ; ce mois-ci, il y avait une forme de paradoxe à faire tant d'efforts pour obtenir des dates de tournée alors même que je pressens que, les tournées, ça ne me rendra pas très heureux.

Je pensais tirer davantage bénéfice de ces journées, j'avais amené de la lecture et du travail. Je n'ai rien pu faire, harassé d'une étrange fatigue nerveuse qui m'interdisait à la fois l'activité et le sommeil. Les journées se traînaient, longues et chaudes, jusqu'à l'horaire tardif où nous jouions, 22h30. Certains soirs, j'y suis allé avec une extraordinaire lassitude ; et alors que le spectacle allait commencer, je ressentais une grande paresse, une réticence à embarquer pour cette longue histoire et toutes les étapes qu'elle nous faisait passer.

Et puis, chaque soir, après quelques instants de jeu, je me suis retrouvé happé. Et tout alors se justifiait. Et la journée trouvait son sens.

 

5. Jouer et rejouer Olivier Masson doit-il mourir ?

 

Car tout de même, c'est la bonne nouvelle de notre expérience : nous aimons jouer ce spectacle, nous ne nous en laissons pas, il évolue, il s'affine. Il est vivant, c'est-à-dire honnête avec ce que nous sommes quand nous le jouons.

Vers le milieu de la série, nous avons eu trois ou quatre dates consécutives que nous avions trouvées moins bonnes. Cela m'a inquiété : étions-nous en train de perdre quelque chose ? Les retours restaient positifs et nous avons même fait des touches professionnelles lors de ces représentations, le spectacle est suffisamment solide pour résister à des coups de moins-bien ; mais quelque chose semblait se perdre. Depuis six ou sept représentations, tout est là, et pourtant chacune est différente. C'est une pièce à la fois précise et modulable : nous avons une partition fixe mais nous l'investissons d'émotions bien différentes chaque soir, et nous nous accordons finement les uns aux autres, adoptant l'état de l'un d'entre nous qui a commencé à teinter la représentation d'une couleur singulière. Nous nous faisons des retours, tous les jours ; et tous les soirs, la pièce est sous influence de ces retours, et parfois c'est allé trop loin dans un sens, il faut corriger le lendemain, tout en finesse. Au-delà de l'histoire qu'elle raconte, la pièce parle de ça, aussi, et le donne à voir : un groupe qui se trouve bien ensemble, et où chacun prend soin des autres. Certains soirs, épuisé, j'ai eu le sentiment physique de m'abandonner aux autres, en début de spectacle, de me laisser porter par eux, et de recevoir en retour leur énergie.

Un soir – nous l'avons découvert lors de l'entrée public – il y eut un bébé dans la salle, en écharpe contre sa mère, qui debout tentait de l'endormir au fond de la salle sans se résoudre à partir. Sans nous concerter, nous avons adapté le spectacle ; il y a une réplique que je hurle : eh bien ce soir-là, le professeur Jérôme était moins énervé, il ne fallait pas réveiller le bébé.

Un soir, des gens sont beaucoup intervenus à voix haute, approuvant ou désapprouvant certaines répliques, et il fallait faire avec, accueillir leur besoin de s'exprimer ; il était clair qu'ils avaient vécu des choses similaires, ils se proposaient en miroir, en écho.

Un soir, alors que la représentation allait commencer, j'ai senti monter un coup de barre terrible. Je peinais à garder mes yeux ouverts ; lors des moments où je ne joue pas, tandis que j'attendais sur le bord du plateau, je me sentais aspiré par le sommeil, et même des commencements de rêve se superposaient aux scènes jouées par mes camarades. J'ai cru que cet état serait passager, il a duré la pièce entière ; j'ai vécu dès lors un étrange dédoublement, laissant les réflexes créés en moi par nos cinquante représentations jouer à ma place. Personne ne s'est rendu compte de rien.

Certains soirs, je me suis laissé surprendre par l'émotion, à des moments qui ne m'avaient plus ému depuis nos toutes premières répétitions.

 

Cet Avignon, il est temps qu'il s'achève, on n'en peut plus. J'ai hâte d'être avec mon fils sous une toile de tente, au grand frais des campings d'altitude. Je n'en peux plus de la fournaise et du bruit, j'ai fait le plein de rencontres et d'échanges, j'ai envie de solitude et de calme.

Oui, cet Avignon, il est temps que ça s'arrête.

Mais jouer ce spectacle tous les soirs, nous sentir ensemble, s'en réjouir ensemble, faire spectacle de cette joie partagée, de ce présent commun ;

sentir le spectacle évoluer, se réjouir de le découvrir changé ;

sentir le public se joindre à nous, dans un pur présent partagé, savoir que c'est là le cœur du spectacle : atteindre cet état commun et le savoir ;

et dire et redire ces mots, tous les soirs, et s'émerveiller d'en découvrir des sens nouveaux ; et s'émerveiller de le faire avec de tels partenaires, et se trouver un coin de conscience, pendant le jeu, pour les admirer ;

sortir de scène en se disant qu'on remet ça le lendemain, et certains soirs avoir hâte que ça arrive, avoir hâte d'être de nouveau dans le spectacle ;

tout ça, je voudrais que ça ne s'arrête jamais...

 

 

Mais c'est fini. Et tant mieux, tout de même.

Alors je vous souhaite à toutes et tous un bel été,

malgré tout,

malgré l'anormale chaleur et les inquiétudes politiques,

malgré le sentiment persistant que l'anormalité devient notre contexte de vie collectif pour les temps qui restent...

Il y aura une rentrée, tout de même. Alors on se retrouve à la rentrée.