À partir de septembre 2020, François Hien écrit régulièrement une lettre au nom de l'Harmonie Communale, envoyée à un grand nombre de contacts, dans lesquels il chronique le travail mené par la compagnie.

Lettre N°

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10 FÉVRIER 2021​​ - ÉCHOS DE LA FABRIQUE

Cher·e·s ami·e·s

 

Voici la septième newsletter écrite par François Hien au nom de l'Harmonie Communale.

 

Ma précédente lettre, voici deux mois, portait sur La Crèche – Mécanique d'un conflit, dont je déplorais l'annulation. Depuis, il y aurait eu tant d'annulations à annoncer. Pour autant, je me sens relativement épargné par la morosité du milieu théâtral grâce au projet Échos de la fabrique. J'en ai déjà parlé dans ces lettres : il s'agit d'adapter en une fiction théâtrale et musicale les journaux tenus par les ouvriers canuts entre 1831 et 1835, et d'en faire tenir les rôles par un grand nombre de travailleurs et travailleuses d'aujourd'hui. La pièce s'élabore à la faveur de nombreux ateliers que nous menons avec des amateurs très divers.

En ce moment, les pratiques amateurs adultes sont interdites, les chorales ou les cours de théâtre sont fermés. Mais les « répétitions en vue d'un spectacle professionnel » sont autorisées, ce qui nous permet de tenir nos ateliers. Bien entendu, nous respectons de strictes mesures sanitaires afin de rassurer les personnes qui nous rejoignent. Et s'il faut jouer le spectacle masqué, nous le ferons. Depuis plus d'un mois, je fréquente intensément des personnes dont, pour certaines d'entre elles, je ne connais que les yeux.

 

Il y a à présent autour de 90 participants dans ce projet, d'origine, de condition, d'âge et d'expérience très contrastés. C'est sans doute la pire année pour mener un projet comme celui-là : réunir autant de gens nous impose de respecter des contraintes lourdes ; mais d'un autre point de vue, on ne pouvait rêver meilleur moment. Nos ateliers se proposent comme antidotes à l'isolement où se trouvent beaucoup de participants, privés de tout ce qui agrémente leur vie. Cela rend les moments que nous partageons intenses et précieux. Quand il s'agira un jour de mener ce type de projet dans un monde débarrassé de la pandémie, il faudra se souvenir de ce qui se vit maintenant ; il faudra préserver ce sentiment qu'être ensemble est une faveur.

 

Ça tombe bien : la pièce que nous préparons est une pièce, entre autres, sur le commun. Sur l'engagement et la délibération collective. Sur la manière dont, progressivement, un groupe de travailleurs s'est pensé comme entité de groupe et a construit une solidarité de classe, agrégeant à sa lutte les travailleurs d'autres industries. Dans les années 1830, à la faveur d'un nouveau régime (la monarchie de juillet), les canuts se prennent à rêver à une émancipation dont les contours peu à peu dépassent les revendications purement professionnelles : on parle d'émancipation féminine, d'égalité sociale, d'un système de cotisation juste et redistributeur, d'une meilleure répartition des rétributions entre capital et travail... Nos ateliers consistent à traverser ces débats, à nous en imprégner, en espérant que la vivacité de ces échanges infuse la pièce qui émergera de ce processus. Je voudrais que nos spectateurs, en mai prochain, se fassent raconter la révolte des canuts par un groupe mimétique de l'histoire qu'il raconte ; je voudrais que, sur scène, nous donnions l'image d'un groupe soulevé – d'enthousiasme et d'espoir ; que le vertige des possibles, qui a saisi les canuts, nous ait atteints et se soit déposé dans la pièce...

 

Je suis frappé par la ressemblance entre la monarchie de Juillet et le régime macroniste. L'automne-hiver répressif que nous vivons ressemble furieusement au tournant des années 1834-1835 : loi contre les associations ouvrières de 1834, qui interdit toute coalition aux travailleurs ; loi contre la presse de 1835. Le « roi des Français », élu à la faveur des barricades, se transformait en monarque autoritaire, trahissant la charte qu'il avait fait adopter en 1830. Les ouvriers comprirent cette année là que la fameuse liberté vantée par les orléanistes se résumait à la liberté d'entreprendre. Pour les autres, ceux qui ne vivent pas des revenus du capital, contraintes, interdictions, répression. Nous espérons monter un spectacle qui ne racontera que l'histoire des canuts, mais qui sera traversé par les émotions politiques d'aujourd'hui.

 

Depuis début janvier, nous sommes entrés dans la phase la plus dense du projet. Jusqu'alors, nous présentions le processus de création comme une intention théorique. À présent que les choses ont vraiment commencé, nous pouvons constater que ça marche : les participants se sont emparés de la matière canuts, ils la comprennent et la problématisent ; l'écriture des scènes naît véritablement des ateliers que nous menons avec eux... Certains prennent une place dans le projet telle que nous leur confions des rôles porteurs, dans le récit ; d'autres sont des compagnons de route qui s'imaginent, dans le spectacle final, à un rôle plus modeste. Peu à peu, des échanges se font entre les ateliers ; des participants qui pensaient ne venir qu'une fois ou deux finissent par passer leurs week-end avec nous. Nous avons la chance de travailler dans de grandes salles, qui nous permettent de réunir beaucoup de monde tout en respectant les distances prescrites : voici une semaine, dans la grande salle du ballet de l'Opéra, nous étions plus de cinquante pour vivre une première réunion de différents ateliers. Dans une telle période, nous nous sentons privilégiés.

 

Parallèlement au processus de création, nous organisons des conférences visant à éclairer le travail de débat et d'intériorisation des enjeux. Ces conférences se tiennent au théâtre des Célestins. Nous ne pouvons pas rendre ces événements publics, bien sûr, mais nous pouvons y inviter nos participants. Ces derniers, devenus « experts » des canuts grâce au projet, osent prendre la parole et poser des questions à ces intervenants. Voici deux semaines, nous recevions Bernard Friot dans la grande salle des Célestins : il était émouvant de voir nos participants dans ce lieu où, pour la plupart d'entre eux, ils n'étaient jamais venus, et où ils étaient accueillis comme chez eux par Didier Richard, le responsable des relations publiques du théâtre ; de les entendre poser leurs questions, parlant d'égal à égal à un universitaire réputé... De ce point de vue, notre projet tient autant de l'éducation populaire que de la création artistique ; c'est à cette lisière que nous voulons nous tenir. La présence aux Célestins ou à l'Opéra de nos participants tient d'une réappropriation, au moins symbolique, qui a un rapport avec ce que vivent ou réclament les Canuts.

 

Les conférences sont disponibles en ligne. Je vous invite à les regarder, elles sont absolument passionnantes. Voici deux semaines, donc, c'était Bernard Friot, qui nous a parlé de l'histoire de la cotisation sociale, levier de transformation des rapports sociaux mais aussi de la vision que les humains se font d'eux-mêmes. Samedi dernier, c'était Michèle Riot-Sarcey, historienne, qui nous a raconté l'incroyable singularité de ces années 1830 et qui a exhumé de l'oubli une vague féministe survenue ces années-là, et dont la postérité fut ensuite étouffée.

 

Regarder la conférence de Bernard Friot

Regarder la conférence de Michèle Riot-Sarcey

 

Ces expériences nous invitent à repenser l'utilité et le rôle des théâtres. Ne devraient-ils pas servir aussi à cela ? Travailler à la réunion de ces deux mouvements essentiels que sont celui des arts et l'éducation populaire...