À partir de septembre 2020, François Hien écrit régulièrement une lettre au nom de l'Harmonie Communale, envoyée à un grand nombre de contacts, dans lesquels il chronique le travail mené par la compagnie.

Lettre N°

08

25 MARS 2021​​ - JOUER PAR TEMPS DE COVID

Cher·e·s ami·e·s

 

Voici la huitième newsletter écrite par François Hien au nom de l'Harmonie Communale.

 

En cette période de marasme, nous avons eu la chance de pouvoir faire notre métier pendant trois semaines. Nous devions jouer Olivier Masson doit-il mourir ? au Théâtre Gérard-Philipe ce mois-ci, le Centre Dramatique National de Saint-Denis dirigé par Julie Deliquet. Plutôt que de tout annuler, l'équipe du théâtre nous a proposés de donner une série de représentations à l'intention de lycéens. Neuf en tout, auxquelles se sont ajoutées trois représentations à l'intention d'étudiants et de professionnels du théâtre. Le tout resserré sur une période plus courte que celle initialement prévue. La série fut intense : une ou deux représentations par jour d'un spectacle de deux heures, dont la conduite est complexe, le texte dense, et où nous ne quittons pas la scène un seul instant.

 

Le premier jour, lors des saluts, j'ai senti une vague d'émotion m'envahir. L'une des travailleuses du théâtre m'a dit que ça s'était vu. Je ne m'étais pas rendu compte que cela m'avait tant manqué. Depuis la crise terrible que nous traversons, je n'ai cessé de travailler : écriture, ateliers, répétitions... Nous avons même eu la chance de jouer, dans des dispositifs allégés. Je ne pensais pas que les retrouvailles avec la scène, une vraie salle, me feraient cet effet. Pour qu'il m'ait tant manqué, c'est donc que c'est un peu mon métier, aussi, de jouer.

 

Je ne crois pas avoir parlé dans ces lettres de mon rapport au jeu. Je ne suis pas comédien du tout. Je n'ai pas fait de formation et ne pensais pas avoir le moindre talent pour ça. Je pensais que la question du talent était déterminante. Pour être honnête, j'avais une sorte de désir de jouer, tout de même. Au temps où, réalisateur de documentaire, j'espérais passer à la fiction, j'avais fait un court-métrage dont je tenais le rôle principal. Mais c'était essentiellement par nécessité. Et l'expérience ne m'avait pas semblé très concluante. C'est la rencontre avec le Collectif X, en 2016, puis mon compagnonnage avec le projet VILLES# qui m'ont poussé au jeu. Arthur Fourcade, qui menait ce projet, a tendance à considérer que tout le monde peut jouer. Mes premières expériences ont été pitoyables. Ma voix ne sortait pas. Les regards posés sur moi me brûlaient, littéralement. Je ne savais pas quoi faire de mes bras, je me sentais déplacé, ridicule. De sessions en sessions, la situation de jeu est devenue moins inconfortable ; j'ai commencé à y trouver du plaisir. Le déclic est venu, me semble-t-il, à Strasbourg, début 2018, notamment grâce aux conseils de l'amie Béatrice Venet. Je restituais un entretien réalisé avec une femme de ménage de l'université où nous étions en résidence : quelque chose s'est dénoué en moi, j'ai senti que j'étais bien à cet endroit, sous ces regards ; heureux de porter cette parole ; je ne pensais qu'à cette dame qui m'avait parlé, à mon envie de respecter ses mots, de leur rendre justice. Je ne composais pas un personnage, je ne faisais que transmettre une parole, je travaillais à la faire parvenir aux spectateurs du soir. Ma voix s'est désencombrée de cette retenue qui la rendait presque inaudible. J'ai compris ce jour-là que je n'avais pas à savoir jouer : il me suffisait de porter une parole et d'avoir envie de l'adresser aux personnes présentes. Depuis, je n'ai pas appris grand-chose de plus.

 

Ma véritable école de jeu, ce fut L'Affaire Correra, ce spectacle que nous sommes supposés jouer au TNP à partir du 27 avril prochain. Je raconterai dans une prochaine lettre la manière dont nous avons conçu ce feuilleton théâtral, dont nous avons joué chaque épisode des dizaines de fois dans le quartier de La Duchère, dans des circonstances très diverses. En parallèle nous commencions à monter Olivier Masson doit-il mourir ? Mes camarades (Estelle Clément-Bealem, Kathleen Dol, Arthur Fourcade et Lucile Paysant), co-metteur·e·s en scène avec moi du spectacle, ont accepté que j'y joue, au même titre qu'eux. Ils sortent tou·te·s d'écoles nationales de théâtre et ont une riche expérience de la scène. Ce n'est pas rien, quand on y songe, d'avoir la générosité d'accepter l'idée qu'un débutant puisse faire la même chose que vous. Jamais je n'ai senti de leur part la moindre condescendance. Ils ont été mes professeur·e·s. Je me suis mis à leur école, en les imitant et en recevant leurs conseils.

 

Olivier Masson doit-il mourir ? est une pièce qui parle de soin et de dévouement à l'autre. Sur scène, dans cette chorégraphie continue où pas un de nous ne quitte le plateau, où nous passons d'un rôle à l'autre, je me suis senti soutenu par mes camarades. Ils et elles prenaient soin de ma fragilité dans ce nouveau métier. En réalité, nous prenions tou·te·s soin les un·e·s des autres, tant la mise en scène que nous avons conçue impose une grande solidarité, une interdépendance permanente. On est dans son rôle, mais on doit songer à l'accessoire qu'on amène à l'autre, et l'on doit envoyer à son ou sa  partenaire le regard qui lui sert à trouver la justesse d'une réplique. Il me semble que le ballet d'interprètes que le spectacle donne à voir, par-delà même l'histoire qu'il raconte, enrichit son sens. Ultimement, une fois la figure narrative refermée, au sein de laquelle chaque personnage a pris soin d'un autre, subsiste une dimension plus littérale, qui se donne à voir sans filtre : celle de comédien·ne·s dont les attentions mutuelles ont, depuis le début, fourni l'illustration de ce vers quoi tendait le spectacle.

 

C'est peut-être mon inexpérience qui me fait m'émerveiller d'une chose sans doute commune à bien des spectacles. En tout cas, voilà ce qui m'a ému, sans doute, lors de notre première représentation au TGP : les retrouvailles avec cette dimension du jeu comme ballet collectif.

 

Je songe, en écrivant cette lettre, que cette dimension est peut-être le moteur de notre projet autour des Canuts. Autour de la dizaine d'interprètes professionnel·le·s, plus de 70 amateur·rice·s joueront dans le spectacle. Ce que nous avons vécu « en famille », dans Olivier Masson doit-il mourir ?, il s'agit de le vivre à l'échelle d'une petite société, composée d'inconnu·e·s, comme lorsqu'on passe d'un système de cotisation entre pairs à un système de cotisation universel. Comme lorsqu'on quitte la solidarité familiale pour s'ouvrir une solidarité plus large, qui marque l'entrée dans le politique. Peut-être que, sans l'avoir tout à fait formulé, c'est ce que nous cherchons dans ce projet sur les Canuts. Nous y racontons comment un groupe prend conscience de lui-même, s'affranchit des considérations corporatistes pour se penser comme classe sociale et affirmer sa solidarité avec les autres travailleurs. Sur scène, tou·te·s engagé·e·s dans une traversée périlleuse, trop peu répétée, nous allons donner l'image d'une société fragile et qui ne peut s'en sortir que par l'exercice d'une solidarité de tous les instants. Peut-être Echos de la Fabrique sera-t-il, formellement, une sorte de prolongement politique du dispositif familial qu'a été Olivier Masson doit-il mourir ? Cela correspondrait strictement au contenu de ces deux pièces.

 

En tout cas, ce que mes camarades m'ont permis d'éprouver en me faisant confiance comme acteur, nous nous efforçons de le faire vivre à une belle troupe d'amateur·rice·s, en exigeant beaucoup d'eux et d'elles mais sans les mettre en difficulté – du moins je l'espère.

 

 

Après notre série de représentations d'Olivier Masson doit-il mourir ?, nous avons enchaîné avec une semaine de résidence de création autour de La Peur, notre prochaine pièce. Plaisir de retrouver la création, avec une équipe en partie nouvelle. Pendant toute cette période, à la fois sur Olivier Masson doit-il mourir ? et sur La Peur, Laure Giappiconi a remplacé Estelle Clément-Bealem partie en congé maternité. Elle a assuré un intérim absolument sidérant.

 

Bientôt, les répétitions d'Echos de la Fabrique vont commencer, nous récompensant de l'infernal casse-tête de planning qu'a constitué leur organisation. Je peaufine le texte, décidément écrit dans l'urgence. Le 3 avril, dans le cadre du projet, Sabine Collardey proposera aux Célestins une conférence d'Annick Houel sur les ovalistes, ces ouvrières de la soie dont la grève est connue comme l'une des premières grandes luttes féminines. La conférence sera diffusée en direct sur notre chaine youtube.

 

A bientôt !