À partir de septembre 2020, François Hien écrit régulièrement une lettre au nom de l'Harmonie Communale, envoyée à un grand nombre de contacts, dans lesquels il chronique le travail mené par la compagnie.

Lettre N°

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28 AOÛT 2020​​ - PRÉSENTATION

Cher·e·s ami·e·s

 

Si vous recevez cette lettre, c'est qu'a priori vous m'avez confié votre adresse pour cela, ou bien que nous avons estimé qu'elle vous intéresserait. Il se peut que nous nous soyons trompés, auquel cas vous pouvez bien entendu me répondre en me demandant d'être retiré de notre liste d'envoi.

 

Dans ces lettres, qui seront je l'espère régulières, je raconterai notre travail de compagnie et je vous informerai des échéances à venir. Mais j'aimerais que ça ne soit pas seulement informatif ou promotionnel. Je voudrais réussir à partager avec vous certains questionnements. Je ne suppose pas, en vous envoyant ceci, que vous serez toutes et tous passionné.e.s par ces textes. J'ai bien conscience que la plupart d'entre vous ne le liront pas en entier, et c'est bien normal. Mais j'ai envie d'entretenir un certain type de lien avec les personnes qui nous font l'honneur de suivre notre travail. J'aimerais m'interroger à voix haute sur sa cohérence ou sa dispersion, en prenant à témoin celles et ceux d'entre vous qui le souhaitent. Ce sera donc une newsletter d'un genre un peu particulier, bavarde et réflexive. Vous me direz ce que vous en pensez, si vous le voulez.

 

Pour le premier « numéro », il me faut nous présenter. Nous, c'est-à-dire la compagnie, l'Harmonie Communale.

 

Cette compagnie n'a été baptisée qu'il y a un an à peine, mais elle existait, sans nom, depuis 2017. C'est la structure créée par Nicolas Ligeon et moi-même et qui se destine à monter certains de mes textes de théâtre.

 

Peu à peu, les principes de notre travail et de notre identité se sont précisés, au point que nous en faisons à présent une constante de nos créations : nos spectacles sont créés en mise en scène collective ; l'auteur fait partie de la distribution, le texte est donc retouché à la marge en fonction des contraintes de la création ; le travail ne ménage aucune position de mise en scène extérieure au plateau, tout naît depuis et par le jeu, ce qui accorde une grande place aux technicien.ne.s qui, de l'extérieur, peuvent approuver ou invalider certaines options.

 

L'Harmonie Communale n'est pas une troupe permanente. Chaque projet invente son équipe, en fonction de ses nécessités propres. Il n'y a pas de groupe fixe. Néanmoins, outre Nicolas et moi, certaines personnes peuvent être considérées comme des piliers de la compagnie, présentes dans plusieurs projets et incarnant particulièrement ses principes de travail. Par exemple (mais la liste est très loin d'être exhaustive) : les interprètes et co-metteurs en scène Estelle Clément-Bealem, Kathleen Dol et Arthur Fourcade, la scénographe Anabel Strehaiano, la philosophe Sabine Collardey...

 

Nous concevons notre travail comme à la lisière de la création artistique et de l'éducation populaire. Chaque spectacle se veut, d'une certaine manière, informatif. L'écriture vise à positionner le spectateur en situation de grande intelligence vis-à-vis du sujet abordé. Nos récits fonctionnent selon un principe de ligne claire, d'intelligibilité, ce qui permet d'aborder des sujets hautement complexes, en déployant toutes leurs dimensions. Nous faisons beaucoup d'ateliers autour de notre travail, beaucoup de rencontres avec des spectateurs ; mais c'est au coeur même des pièces que se situe l'inspiration « éduc pop » de notre travail. Ainsi, les rencontres avec les spectateurs ne sont pas des « médiations », en vue de rendre accessibles des œuvres qui sans cela le seraient moins ; elles en sont le prolongement direct, et la limite est fine entre la création et le travail de terrain. Certains projets floutent totalement cette limite, comme L'affaire Correra ou Échos de la fabrique.

 

J'aurai l'occasion de revenir sur tout cela, dans de prochaines lettres, quand il s'agira de présenter tel ou tel spectacle.

 

L'Harmonie Communale se conçoit comme faisant partie d'une petite constellation de compagnies très liées entre elles. Pour commencer, il y a le Collectif X, compagnie d'origine stéphanoise, créée autour d'une promotion de la Comédie de Saint-Etienne en 2012 et de quelques uns de leurs proches. Mon école de théâtre à moi, ce fut le Collectif X, et notamment le projet VILLES#, initié par Arthur Fourcade et Yoan Miot, dont j'ai accompagné de nombreuses sessions. Le Collectif est une structure souple et protéiforme, riche d'artistes particulièrement accomplis comme Maud Lefebvre, mais aussi d'une dynamique collective et d'une éthique du jeu très profondes. Ils m'ont fait l'honneur de m'intégrer dès la fin 2016, quand je les ai rencontrés.

 

Entre l'Harmonie Communale et le Collectif X, les co-portages de projet sont multiples et de nature différente : La Crèche : mécanique d'un conflit est intégralement portée par l'Harmonie Communale, mais nous mentionnons le Collectif comme compagnie porteuse tant la dynamique de création doit à son esprit et à ses méthodes (la première création s'est faite à la faveur d'un laboratoire d'été du Collectif, à Saint-Etienne). Pour L'Affaire Correra, c'est presque l'inverse : la production est intégralement assumée par le Collectif, le projet est né à la faveur d'une résidence qu'il menait dans le quartier de la Duchère ; mais l'Harmonie Communale en assure la diffusion, et est heureuse d'assumer le spectacle dans son « catalogue » tant il est proche des autres créations de la compagnie. Enfin, Echos de la fabrique est un co-portage dans le temps, le Collectif assumant la longue période d'ateliers participatifs et l'Harmonie Communale prenant le relais pour la production du spectacle proprement dite.

 

Dans la galaxie, il y a aussi la Compagnie des Non-Alignés, portée par Jérôme Cochet et Clémence Longy. Jérôme est par ailleurs un des interprètes-metteurs en scène de L'affaire Correra. Il a initié une série de projets ayant un rapport avec l'univers de la montagne. Ensemble, nous co-écrivons un projet dont il est à l'origine, Mort d'une montagne, pour lequel nous avons été associés au festival de l'Arpenteur, qui se tient dans le massif de Belledonne, au-dessus de Grenoble. Je parlerai dans une prochaine lettre de ce projet, que j'aime beaucoup, et qui est co-porté à la marge par l'Harmonie Communale.

 

Entre ces trois compagnies, les rapports sont consanguins. Jérôme Cochet, Arthur Fourcade, Kathleen Dol et moi-même sont membres des trois, par exemple ; l'indispensable Julien Nini fait un travail de coordination dont on ne sait plus toujours à quelle compagnie il s'applique. À tel point que, de l'extérieur, il devient parfois difficile de distinguer ce qui relève de l'une ou de l'autre. Nous ne nous affolons pas d'une telle confusion, inévitable.

 

Une autre confusion existe, qui cette fois me concerne plus directement. En tant qu'auteur de théâtre, il m'arrive d'écrire pour d'autres compagnies, soit qu'on m'ait passé commande, soit que l'un ou l'autre de mes textes ait séduit une équipe. Ainsi j'ai écrit ou suis en train d'écrire des textes pour Julie Guichard, Angélique Clairand et Eric Massé, Philippe Mangenot, Yann Lheureux, Jean-Christophe Blondel... Ce travail d'auteur, j'y trouve un grand plaisir, et je m'en acquitte avec autant d'implication que nos créations propres. Mais il importe de les distinguer strictement. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle nous avons l'an dernier décidé de nommer notre structure. Jusqu'alors, c'était mon nom seul qui permettait de l'identifier ; mais la confusion avec les projets où je ne suis qu'auteur était inévitable.

 

Ici, dans ces lettres que j'espère régulières, je parlerai essentiellement de l'Harmonie Communale.

 

Ce que je voulais évoquer, lors de cette première lettre, ce sont les théâtres auxquels nous sommes associés pour les trois ans à venir, et la manière dont nous entendons tisser le travail avec eux.

 

L'Harmonie Communale est compagnie associée au théâtre des Célestins, au théâtre La Mouche à Saint-Genis-Laval, ainsi qu'au Centre Communal Charlie Chaplin, à Vaulx-en-Velin. Le lien avec chacun de ces théâtres est différent, et nous avons accepté chacun de ces compagnonnages pour des raisons propres.

 

Commençons par Vaulx-en-Velin. Audrey Levert, la directrice, est arrivée voici deux ans et redresse énergiquement sa structure. Avec Justine Saine, chargée des relations avec les publics, elles déploient de nombreux projets permettant aux habitants de Vaulx de retourner au théâtre. Nous y avons joué La Crèche : mécanique d'un conflit l'automne dernier, devant une belle audience, diverse et nombreuse. Puis Audrey m'a proposé une association. J'en ai été ravi. Je connais bien Vaulx-en-Velin, où vit ma soeur. C'est une ville particulière et contrastée ; elle a une histoire municipale particulièrement favorable à la culture et à l'éducation populaire. C'est typiquement le genre de territoire où nous aimons intervenir et proposer des dispositifs.

 

Cet été, Audrey m'a demandé de lui proposer une programmation de formes légères, compatibles avec les mesures de distanciation, à destination des habitants de Vaulx ne partant pas en vacances. Ont ainsi été joués deux spectacles de la Compagnie Les Non-Alignés (Voyager 3 et Horizon(s), de et avec Jérôme Cochet et Arthur Fourcade), un spectacle de la compagnie Germ36 (Le Roi-Navet, de et avec Pauline Hercule, avec aussi Kathleen Dol), ainsi qu'une passionnante conférence de Sabine Collardey. On le voit, c'est donc la galaxie de compagnies qui fut mobilisée. J'aimerais que cela continue à être le cas, et que je puisse inviter dans ce compagnonnage d'autres compagnies ou d'autres artistes avec qui mener un travail profond et joyeux. Je détaillerai dans de prochaines lettres ce que nous ferons à Vaulx.

 

Ensuite, il y a La Mouche, à Saint-Genis-Laval. La Mouche, c'est vraiment la famille : un lieu particulièrement plaisant, une équipe délicieuse (à commencer par Mathilde Favier, la directrice, mais il faudrait citer tout le monde tant on est bien là-bas), et un public fidèle auprès duquel on peut tester des choses.

 

Les années précédentes, le théâtre a accueilli La Crèche : mécanique d'un conflit, puis Olivier Masson doit-il mourir ? Lors de nos résidences pour Olivier Masson, nous avons fait des présentations à destination du public de Saint-Genis : nous avons eu la surprise de voir arriver un public assez nombreux, désireux de découvrir des formes intermédiaires, de discuter avec l'équipe de création. Pour la plupart, ils avaient vu La Crèche : mécanique d'un conflit, avaient envie de découvrir la suite ; lors des discussions qui ont suivi, ils ont établi des liens entre les deux pièces, capables déjà de dégager les tendances et les évolutions de l'une à l'autre. Nous nous sommes rendus compte que ce public pouvait être un témoin attentif et de premier plan de notre travail.

 

Ainsi cette maison est vraiment celle où nous avons envie de partager des travaux en cours, de tenter des formes un peu difficiles ou encore fragiles. C'est pourquoi j'ai proposé à Mathilde d'ouvrir la saison avec une lecture de La Peur, un texte que je viens d'achever, et que seules cinq personnes ont lu à ce jour. De toutes les pièces que j'ai écrites, c'est celle qui m'a demandé le plus de temps et donné le plus de mal. Il s'agit sans doute du travail le plus personnel que j'aie écrit, mais aussi le plus intérieur ; une sorte de conte moral, pauvre en événement, riche en introspection. Cette pièce, nous comptons la créer sur la saison 2022-2023, sans doute en grande salle des Célestins. Le texte n'est absolument pas dans son état définitif. Mais c'est cela que permet le compagnonnage avec La Mouche : partager un texte en cours d'écriture, le tester, recevoir des avis... Si vous le souhaitez, vous pouvez noter la date : le jeudi 1 octobre, à 20h.

 

La Mouche, c'est aussi un cinéma ; or, avant d'être un amateur de théâtre, je suis un cinéphile. J'ai passé mon adolescence au Cinéma Opéra et au Cinéma Saint-Polycarpe, aux Terreaux, à l'époque où ils passaient en 35 mm des films de patrimoine. Ainsi, pour chaque événement de la compagnie à La Mouche, je programme un film que je viendrai commenter. En écho à La Peur, je propose le chef d'œuvre de Rosselini, Europe 51 : ce sera le dimanche 4 octobre, à 15h. Je vous invite chaudement à venir aux deux.

 

D'autres rendez-vous auront lieu dans l'année, je les détaillerai plus tard.

 

Enfin, au milieu, il y a le navire-amiral, les Célestins, le grand paquebot du centre-ville. C'est grâce au travail de défrichage d'Emmanuel Serafini que nous y sommes entrés, pour Olivier Masson ; suite à cette création, Claudia Stavisky et Pierre-Yves Lenoir nous ont proposés une association de trois ans. Cette année, les Célestins soutiennent la création d'Échos de la fabrique, essentiellement produit par l'Opéra de Lyon, et qui se jouera au théâtre de la Renaissance. Puis, les saisons suivantes, ils accueilleront les créations de La Honte, puis de La Peur.

 

Ce théâtre, c'est un magnifique porte-voix : nous y organisons une série de conférences dans le cadre du projet Échos de la fabrique. Avec notamment la venue de Bernard Friot, sociologue spécialiste de la Sécurité Sociale, ou Michèle Riot-Sarcey, historienne du genre notamment. Avant tout cela, le samedi 26 septembre, à 18h, j'y présenterai mon roman Les Soucieux, qui sort ce mois-ci aux Editions du Rocher.

 

Mais les Célestins ont également des missions de territoire au niveau métropolitain, et nous souhaitons particulièrement les accompagner sur ces enjeux : en proposant une tournée de La Crèche : mécanique d'un conflit, un projet pour les collèges avec Yann Lheureux pour la saison prochaine, ou d'autres dispositifs à inventer. L'équipe des Relations Publiques est très investie sur le projet Echos de la fabrique. Le travail avec eux, notamment Didier Richard, Sarah Beaumont et Livia Canavesio, est très fin. On sent qu'ils ont réfléchi les actions de territoire ou participatives, qu'ils en saisissent profondément les enjeux, ce qui marche et ne marche pas. Avec eux, comme d'ailleurs avec les personnes de l'Opéra dont je parlerai dans une prochaine lettre, nous avons l'impression d'être d'une même équipe, de travailler pour les mêmes objectifs, et c'est précisément ce que nous attendons d'un compagnonnage avec un théâtre.

 

Un théâtre de centre-ville, deux théâtres de périphérie (un au Nord, un au Sud). Un théâtre pour expérimenter, dans un cadre bienveillant et stimulant ; un théâtre pour faire un travail de territoire exigeant ; un théâtre pour lancer des projets de plus vaste envergure... Notre présence sur la métropole nous semble cohérente ; nous nous réjouissons de faire résonner entre eux ces lieux.

 

Cette première lettre était longue, et peut-être rébarbative. C'est qu'il y avait un travail de présentation à faire. Dans les prochaines, j'essaierai d'entrer un peu plus dans les détails des projets et de parler davantage de théâtre.

 

Ce que j'aimerais grâce à ces lettres, destinées aux gens qui s'intéressent à notre travail, quelle qu'ait été leur entrée pour le découvrir, c'est de mêler les publics. J'aimerais voir certains de nos spectateurs de centre-ville nous rejoindre à Vaulx-en-Velin ; j'aimerais que des élèves infirmières croisées en atelier à Saint-Genis nous suivent sur nos dates en centre-ville ; que cette présence diverse sur la métropole permette ce brassage de public qui permet à nos représentations d'être réussies.

 

Merci à celles et ceux qui ont lu cette interminable lettre jusqu'au bout et je vous dis à bientôt pour la suivante !