À partir de septembre 2020, François Hien écrit régulièrement une lettre au nom de l'Harmonie Communale, envoyée à un grand nombre de contacts, dans lesquels il chronique le travail mené par la compagnie.

Lettre N°

05

26 NOVEMBRE 2020​​ - ÉCHOS DE LA FABRIQUE

Cher·e·s ami·e·s

 

Voici la cinquième Newsletter écrite par François Hien au nom de l'Harmonie Communale.

 

En novembre, j'avais prévu d'évoquer dans cette lettre plusieurs événements publics. Ils sont bien entendu annulés. Notre compagnie avait été plutôt épargnée au printemps, la plupart de nos dates étant reportées. Nous sommes cette fois plus durement touchés. Moins que certains de nos camarades cependant. Autour de nous, des spectacles qui devaient exister ne verront pas le jour. Des compagnies découvrent qu'elles ont joué sans le savoir la dernière d'un spectacle dont les ultimes dates sont annulées. C'est peut-être notre cas avec La Crèche : mécanique d'un conflit, notre premier spectacle, qui devait jouer au théâtre du Jour au printemps dernier et qui avait été reprogrammé début décembre. Réussirons-nous à le reporter une deuxième fois ?

 

Au-delà des conséquences financières et de visibilité, différentes pour chaque compagnie, c'est difficile de ne pas pouvoir exercer son métier. Sans possibilité de réunir des gens dans un même espace, le théâtre n'existe pas. Je suis étonné de la rapidité avec laquelle certains proposent des solutions de substitution, comme si cette notion de co-présence était négligeable. Je ne crois pas aux spectacles en ligne. Dans un contexte d'abondance d'images, je ne vois pas comment une captation de théâtre peut concurrencer les séries et les films.

 

Notre compagnie propose des expériences dont la vertu tient à la conscience qu'ont les spectateurs d'être plusieurs à la vivre. En « présentiel », nous pouvons saisir des spectateurs qui ne s'y attendaient pas. Le spectacle déborde la scène et fait effet sur celui qui la voit. Nous le faisons avec une pauvreté de moyens et d'effets, en nous appuyant uniquement sur une frontalité de l'adresse, un engagement du jeu, une précision du texte. En vidéo, je crains que notre théâtre soit rendu à sa pauvreté.

 

Quoi qu'il en soit, nous ne nous sommes pas arrêtés de travailler. Nous profitons pleinement de l'autorisation faite aux compagnies de travailler. J'ai assisté à quelques répétitions de La Faute, la pièce que j'ai écrite pour Angélique Clairand et Eric Massé, qui dirigent le théâtre du Point du Jour, ainsi que de Millenal, une pièce que j'ai écrite pour Philippe Mangenot et les élèves d'Arts en Scène, et dont quelques dates pourront se jouer en décembre. Nous avons entamé cette semaine, avec Arthur et Estelle, les répétitions de La Peur, notre création de l'an prochain aux Célestins. La semaine prochaine, nous avancerons sur Mort d'une montagne, le spectacle que je co-écris avec Jérôme Cochet, et qui sera aussi créé au Point du Jour.

 

Mais c'est surtout le projet Échos de la fabrique qui m'a occupé ces temps-ci, notre création de cette année, inspirée de l'histoire des Canuts. Le mois de novembre était le plus dense pour ce projet. De nombreux ateliers devaient commencer en parallèle. Nous les avons tous reportés en janvier-février. Tout tient. Pour l'instant, à moins d'une troisième vague assassine, le projet n'est pas menacé, même si nous nous promettons un début d'année proprement délirant. Nous avons mené quelques rencontres en visio avec les participants du projet. La dynamique est déjà prometteuse. Les seuls ateliers que nous avons pu maintenir pendant la période étaient ceux menés par notre équipe de scénographie et de construction, Anabel Strehaiano et Jérôme Cochet. Avec les Compagnons charpentiers du Tour de France, ils ont construit une grande structure en bois, qui imite les métiers à tisser des canuts, mais qui aura plusieurs autres fonctions sur le plateau. Puis, au bien nommé lycée des Canuts à Vaulx-en-Velin, ils ont travaillé avec les élèves en bac Pro Métallerie pour construire un mécanisme en acier imitant celui des métiers Jacquard. Ces temps de construction étaient précédés d'exercices de théâtre et d'échanges sur les réalités du travail. Nous espérons que certains de ces jeunes gens pourront nous rejoindre au plateau, lors du spectacle final.

 

Par ailleurs, j'ai profité de la période pour entreprendre une lecture systématique de tous les numéros de L’Écho de la fabrique, le journal hebdomadaire tenu par les canuts de 1831 à 1834.

 

Saisissante traversée que cette lecture... Cette période est proprement inouïe. La monarchie de Juillet, arrivée au pouvoir en 1830, avait autorisé la presse libre. Cette libéralité ne dépassera pas 1835. Mais pendant cette parenthèse, des canuts ont créé leurs journaux, et se sont permis de rêver que tout était possible. L'année précédente, ils avaient participé à faire chuter une dynastie royale. Alors pourquoi ne pas continuer ? C'est une période d'émancipation, d'ébullition intellectuelle : on parle de République, d'instruction publique, de condition des femmes, de coalitions ouvrières, et on le fait dans une langue d'un raffinement et d'une inventivité renversantes.

 

Pour autant, les canuts ne sont pas de doux rêveurs. Leur journal sert essentiellement à des revendications très précises, dans le cadre de la « fabrique », cette manufacture dispersée qui couvrait tout le territoire lyonnais. Il s'agit d'informer les différents chef d'atelier afin d'inverser le rapport de force avec les négociants, qui tirent les tarifs à la baisse. Certains de ces négociants, qui écrivent au journal, semblent de bonne volonté. Mais la plupart font preuve d'un égoïsme et d'une arrogance hallucinantes. Cette période est celle du grand essor de la bourgeoisie. Sous la Restauration, elle s'était sentie contrainte par le retour d'une aristocratie oisive, qui réclamait le droit de conduire le pays. La monarchie de Juillet, dirigée par des banquiers et des affairistes, lui permet de se déployer enfin. Les associations ouvrières sont durement réprimées, considérées comme des entraves à la liberté du commerce. Le pouvoir annule le « tarif » (une sorte de salaire minimum) obtenu les chefs d'atelier. Les négociants plaident pour une dérégulation totale des métiers, l'affranchissement du système des corporations. Avec notre vocabulaire d'aujourd'hui, nous dirions que cette période est celle d'un ultra-libéralisme dogmatique, dont la classe ouvrière fait les frais. Les canuts le disent dans leurs journaux : par rapport à la Restauration et même à l'Empire, ils ont perdu au change.

 

Un gouvernement totalement dévoué à la bourgeoisie d'affaire, et dont tous les arbitrages, toutes les lois, sont en faveur des possédants. Une police de plus en plus répressive ; des mesures interdisant les regroupements ouvriers. En toile de fond, une épidémie de choléra qui prend de l'ampleur et qui touche plus durement les classes populaires... Nous n'aurons pas besoin de forcer le trait pour que ce spectacle nous parle au présent. Profondément immergé dans mes lectures des journaux d'époque et mon travail de relevé, affecté par ailleurs par le climat délétère de cet automne 2020, je me sens parfois habité d'une colère et d'une amertume dont je ne sais plus bien la source, ou plutôt dont les sources se mélangent. Et c'est très bien comme ça : notre spectacle parlera du passé, mais il sera pleinement investi d'affects politiques qui nous sont contemporains.

 

Nous voulons faire un spectacle politique, et dont le sujet principal, sinon exclusif, est le politique. Montrer la prise de conscience progressive par les travailleurs de leurs intérêts communs. Traverser les débats extrêmement concrets qui les divisent ou les rassemblent. Assister à des jugements prudhommaux. Voir naître des mouvements de grève. S'interroger sur la convergence des luttes avec les travailleurs des industries voisines. Accompagner le déploiement des ces paroles longtemps tues et qui s'éveillent à la conscience d'elles-mêmes. Notre spectacle s'autorisera peu de digressions personnelles. Le personnage central sera le groupe lui-même.

 

J'aimerais que le spectacle soit galvanisant plutôt qu'assommant. Les Canuts perdent leurs batailles mais ils sont en avance sur l'avenir. Au regard de l'Histoire, ils l'ont emporté. Nous aimerions que notre spectacle ne soit pas l'éternelle chronique des échecs des luttes des travailleurs, mais qu'il soit envisagé, au contraire, la possibilité d'une victoire.