À partir de septembre 2020, François Hien écrit régulièrement une lettre au nom de l'Harmonie Communale, envoyée à un grand nombre de contacts, dans lesquels il chronique le travail mené par la compagnie.

Lettre N°

09

11 JUIN 2021​​ - ÉCHOS DE LA FABRIQUE : LE BILAN

Cher·e·s ami·e·s

 

Voici la neuvième newsletter écrite par François Hien au nom de l'Harmonie Communale.

 

Plus de deux mois ont passé depuis ma dernière lettre. Deux mois d'une extraordinaire densité : ceux qui nous ont permis de monter sur scène et de finalement jouer, pour quatre représentations, notre spectacle La révolte des Canuts – Echos de la Fabrique.

 

Fin mars, alors que l'épidémie flambait, nous avons bien failli tout annuler. Nous avions le droit de continuer (les répétitions restaient autorisées, y compris celles impliquant des personnes non-professionnelles) ; notre protocole sanitaire était au point et strictement respecté ; les participant·e·s disaient se sentir en sécurité dans nos ateliers. Mais tout de même, faire un tel projet, dans un contexte de glaciation du pays, n'était-ce pas se rendre aveugle à ce qui se jouait autour de nous ? Pouvions-nous assumer ce décalage sans nous sentir dans une forme d'indifférence au contexte ? Pour moi, il fallait éviter d'être dans le « coûte que coûte », de s'obstiner à faire un projet en une période qui ne s'y prêtait pas.

 

Nous avons beaucoup échangé à ce sujet, en équipe, envisageant très concrètement l'annulation. Mais rapidement, il nous a semblé que la question de la responsabilité sociale était, en l'occurrence, assez réversible : pouvions-nous lâcher les participant·e·s, en une période où leur horizon social se refermait ? La dynamique du projet était lancée, nous constations ce que ça produisait sur les participant·e·s; il nous semblait au moins aussi problématique, du point de vue des conséquences, d'abandonner que de poursuivre.

 

Nous avons décidé de continuer. De rendre encore plus rigoureuse l'application de nos protocoles – et notamment de jouer le spectacle masqués – mais de continuer. Et courant avril, le projet jusqu'alors très dispersé est devenu une énorme machine collective. Jusque très tard, nous ne savions pas si nous pourrions jouer devant du public, mais nous travaillions sans nous poser la question, comme si cela devait arriver, de toute façon. Et ce projet est passé entre les gouttes (les gouttelettes, plutôt) du Covid : pas une annulation, pas un exemple de transmission entre les participant·e·s, et un spectacle d'une ampleur folle qui, finalement, est prêt à jouer juste pour la réouverture des salles. Miracle.

 

Je ne sais pas bien ce que je peux écrire, là, de ce projet. Marie Evreux, qui l'a piloté pour l'Opéra de Lyon, pense qu'on devrait écrire un livre à son sujet. C'est qu'il a été, à certains égards, un laboratoire. Et puis nous avons réussi, je crois, une chose dont je rêve depuis plusieurs années (mais pas seulement moi) : un projet qui soit pleinement un acte de création mais aussi pleinement une démarche d'éducation populaire. Chaque dimension servant l'autre, indissolublement. Cette pièce intègre notre répertoire ; elle est au même degré d'exigence que nos autres travaux (et nous y avons testé des dispositifs dont nous n'avions jamais fait usage dans nos pièces précédentes) ; mais elle ne pouvait exister que comme ça, joués par ces gens là. Les quelques fragilités des participant·e·s servent le propos ; la vérité et la vivacité de leur expression aussi. Le groupe des participant·e·s à la pièce, hétérogène, devient une métaphore – une image littérale, plutôt – de celui des canuts qui ont inventé, entre 1831 et 1834, des institutions nouvelles.

 

Il y a deux choses dont je suis particulièrement fier. La première, c'est que pratiquement tout a été réalisé de manière participative. Nous nous sommes efforcés que rien ne soit élaboré entre pros, puis qu'on demande aux amateur·ice·s de venir occuper la place prévue pour eux. La pièce a été intégralement écrite sous l'inspiration, la dictée presque, des amateur·ice·s et de leurs improvisations ; les décors ont été construits lors d'ateliers, nous avons eu des renforts d'amateur·ice·s sur la scéno, les costumes, la régie plateau, la technique. Ce n'est pas seulement ce qui se voit qui fut mis en partage, mais la superstructure même du projet. Je crois d'ailleurs que nous en sommes à un niveau de maturité du groupe qui pourrait nous pousser à aller plus loin l'an prochain, sur ce terrain : proposer à certains d'organiser des événements, de présenter nos conférences...

 

La deuxième chose, c'est que nous avons réussi à flouter, au moins en partie, la limite entre les amateur·rice·s et les pros, au plateau. Les participant·e·s n'ont pas été des figurant·e·s. Ils avaient chacun un ou plusieurs rôles, et des trajectoires singularisées. Et puis certain·e·s ont assumé des partitions très fournies, parfois davantage que celles de certain·e·s des pros (qui l'ont accepté avec une générosité inouïe). Parmi nos spectateur·ice·s, certain·e·s jouaient au jeu de savoir qui était pro et qui ne l'était pas. Et je me suis réjouis de constater qu'ils se trompaient souvent, et prenaient pour des professionnel·le·s aguerri·e·s des personnes qui n'avaient jamais joué auparavant. Je précise que tout ceci s'est fait sans casting, sans la moindre sélection. Nous avons accepté tout le monde et avons essayé de trouver pour chacun la trajectoire qui lui convienne.

 

Au final, La révolte des Canuts – Échos de la Fabrique est un spectacle puissant, je crois, dont certains spectateur·ice·s fidèles de notre travail m'ont dit que c'était, de toutes les pièces que j'ai écrites, celle qu'ils et elles avaient préféré. Étonnant, pour un travail où nous avons l'impression d'avoir mis toute l'énergie sur la conduite et l'expérience du groupe, davantage que sur la projection du résultat artistique. C'est sans doute d'ailleurs parce que nous n'avons jamais lâché cette priorité que la pièce raconte ce que nous en espérions.

 

Nous la rejouerons au théâtre des Célestins en juin 2022. Et pour ma part, j'aimerais trouver des occasions de la jouer encore, par la suite.

 

Cette pièce, comme la plupart de celles que nous montons, est une mise en scène collective. Elle a bénéficié du talent et des idées des professionnel·le·s engagé·e·s avec moi dans le projet. Nous avons réussi à travailler sans chef·fe, dans une ambiance où chacun·e déployait sa puissance et donnait le meilleur. Il est d'autant plus troublant de constater qu'une fois achevée, la pièce est comme arrachée à cette dynamique collective pour être attribuée à un auteur unique. Nous avions déjà ressenti ça en amont en découvrant quelques articles qui nous avaient été consacrés et qui ne parlaient que de moi, en gommant tous les professionnel·le·s qui font du projet ce qu'il est. Ces invisibilisations viennent du dehors et nous ne pouvons sans doute toutes les contrôler. Il n'en reste pas moins qu'elles sont problématiques. Elles dénaturent la réalité du travail mené ; à terme, elles peuvent provoquer de la frustration chez mes camarades, et un sentiment d'imposture chez moi.

 

Alors, ici, je tente de corriger ça. Je ne suis pas le metteur en scène de cette pièce. Je n'en suis que le directeur artistique, pourrait-on dire, et l'auteur – mais le texte que j'ai écrit est déjà profondément inspiré des improvisations encadrées par mes camarades, ainsi que de l'incroyable jeu de rôle conçu par Arthur Fourcade, avec l'aide de François Gorrissen et d'Anabel Strehaiano : une œuvre à part, qui a précédé ma pièce et en constitue une des sources.

 

Allons plus loin :

 

Le tableau des ovalistes, qui a émerveillé tant de spectateurs, est une sorte de petit spectacle autonome dont les metteures en scène sont, à part entière, Maud Cosset-Chéneau et Flora Souchier. Nous envisageons d'ailleurs d'en proposer des versions autonomes dans des contextes divers, l'an prochain.

 

Le tableau des prudhommes a été pleinement conçu et dirigé par Clémentine Desgranges et Géraldine Favre.

 

Martin Sève a retrouvé et arrangé les chansons. Avec François Gorrissen et Flora Souchier, ils et elles ont créé une culture musicale commune au sein de ce projet et ont en quelque sorte décidé des parties chantées.

 

Jérôme Cochet et Anabel Strehaiano ont créé des machines et des établis qui sont devenus comme des agrès de jeu, dont chaque atelier s'est ensuite emparé et qui a permis le déploiement de la mise en scène.

 

Sigolène Pétey, par les costumes, a produit un prodigieux travail d'interprétation des personnages, des rapports de classe et des trajectoires de vie qui a inspiré les amateurs et soutenu leur jeu.

 

Chacun des exemples que je cite ici (et je suis très très loin de les citer tous) concerne une dimension du spectacle dont les personnes évoquées sont pleinement les autrices. Ce n'est pas sous ma conduite que ces travailleurs ont fait œuvre, mais dans une sorte de souveraineté sur ce dont ils avaient la charge.

 

Mais une telle énumération donne l'impression que nous avons travaillé en parallèle les un·e·s des autres, dans une relative imperméabilité. Ce n'est pas le cas. Tout le monde a fini par travailler sur tout, rien ne relevait d'une chasse gardée de quelques un·e·s. Et s'il est important de reconnaître à chacun·e sa part de paternité sur la pièce, il est également important de dire que l'ensemble est une œuvre collective dont les auteur·ice·s sont, indissolublement : Benoît Brégeault, Jérôme Cochet, Maud Cosset-Chéneau, Clémentine Desgranges, Géraldine Favre, Arthur Fourcade, François Gorrissen, François Hien, Sigolène Pétey, Martin Sève, Flora Souchier et Anabel Strehaiano.

 

Ajoutons que pour un tel projet, celles et ceux qui l'encadrent et le conçoivent doivent résolument en être considéré·e·s comme les co-auteur·ice·s : Karine Chièze, Marie Evreux et Julien Nini pour le pilotage général, et Carole Villiès et Nicolas Ligeon pour la production. Ainsi que celle qui, par les conférences qu'elle organisait et les recherches qu'elle a conduites, nous a guidé intellectuellement dans cette histoire : Sabine Collardey.

 

Et citons également nos assistant·e·s, qui furent si décisif·ve·s dans le résultat final : Katayoon Latif, Siméon Martinel, Léa Sigismondi et Elise Watts.

 

Il ne s'agit pas ici d'une liste de remerciements polis tels qu'on les subit dans les cérémonies de remise de prix. Si je devais d'ailleurs remercier tout le monde, il manquerait bien des noms, à commencer par nos participants et les équipes des théâtres partenaires. Il s'agit de dire la réalité intérieure du travail. De dire à qui l'œuvre doit ce qu'elle est. De contrer l'attribution à un seul des mérites de tou·te·s. Plus encore pour ce spectacle que pour les autres, il est important que la reconnaissance symbolique nous atteigne tou·te·s. C'est à moi d'y veiller sans doute, en demandant par exemple à relire les articles qui nous sont consacrés.

 

Quel sera le contexte politique français la prochaine fois que nous jouerons ce spectacle ? Entre temps, la présidentielle aura eu lieu. Nous sommes nombreux à craindre le pire. Des généraux en appellent au coup d'État militaire, et un gouvernement déboussolé ne sait trouver les mots pour les condamner puisqu'il emploie le même vocabulaire qu'eux. Une police en roue libre en appelle à une justice expéditive et toute la classe politique, y compris à gauche, ne trouve rien de mieux à faire que de l'approuver bruyamment. On détricote l'État social. On casse les instruments de la solidarité collective et du contrôle des abus. Et s'installe dans le débat public une concurrence délétère. Macron, qui se voulait le rempart à l'extrême-droite, devient celui qui lui prépare le terrain. Le ministre de l'intérieur de droite dure, qu'il a nommé afin de couper l'herbe sous le pied de ses opposants à droite, impose une surenchère délirante, que personne ne semble contrôler. Des bourgeois médiatiques, qui se croient subversifs, font sauter les tabous moraux qui protégeaient notre pays de la tentation autoritaire. Plusieurs observateurs décrivent notre situation comme pré-fasciste. Je crois que c'est vrai – et ça l'est d'autant plus que beaucoup ne veulent pas le voir. Le fascisme s'installe souvent à la faveur de l'incrédulité de ceux qui se disent : ça n'arrivera jamais.

 

Dans ce contexte, faire ce spectacle s'apparente à une contre-offensive culturelle. Nous nous sommes affranchi·e·s, je crois, de tout romantisme révolutionnaire, de toute exaltation du geste insurrectionnel en lui-même. Notre spectacle est très technique, au fond : il s'agit de se demander comment les travailleur·euse·s peuvent prendre le contrôle des institutions qui régulent le travail, et ce qu'une telle prise de pouvoir fait aux corps et aux esprits.

 

Terminons par un peu de réclame. Les théâtres ont rouvert !

 

> Ce samedi 12 juin, à 19h, à La Mouche à Saint-Genis-Laval, nous jouons L'Affaire Correra. Nous la rejouerons le 22 juin à 20h, au théâtre de Verdure (Les Amphis) dans une version plein air, dans le cadre d'une programmation du Centre Culturel Communal Charlie Chaplin.

 

Il s'agit de la pièce que nous avons créée lors de la longue résidence du Collectif X dans le quartier de La Duchère. Je l'ai écrite d'après l'enquête menée par mes camarades et moi, et la mise en scène en est signée par les interprètes au plateau : Jérôme Cochet, Clémentine Desgranges, Kathleen Dol et moi-même. Julien Nini a piloté le projet.

 

Comme la pièce était programmée au TNP en avril, je comptais alors lui consacrer l'une de mes lettres d'information. Ce sera finalement pour l'an prochain. Mais sachez que nous adorons jouer cette pièce, mes camarades et moi. Les deux théâtres où nous jouons sont nos précieux partenaires. Les reprogrammations qu'ils tentent en cette fin de saison sont risquées. Donc je vous invite vivement à venir découvrir ce travail, à l'une ou l'autre des représentations.

 

> Le samedi 19 juin, à 17h30, je présenterai un film sublime et méconnu, Place aux jeunes, de Léo Mc Carey, dans le cadre du cinéclub que j'anime, toujours à La Mouche, à Saint-Genis-Laval. Venez découvrir cette merveille.

 

> du 14 au 17 juillet, au TGP de Saint-Denis, nous reprendrons Olivier Masson doit-il mourir ?  pour une série de représentations tout-public.

 

> Mais auparavant, Philippe Mangenot et une belle troupe d'acteurs issue de l'école Art en Scène montera un texte que j'ai écrit pour eux, avec l'aide d'Arthur Fourcade et Sabine Collardey. Ce sera au théâtre des Asphodèles, du 28 juin au 4 juillet.

 

Et pour terminer par une bonne nouvelle, nous avons appris récemment que La Peur, notre création de l'automne aux Célestins, est lauréat de la Commission Artcena ainsi que de la Journée des Auteurs de Lyon. Nous sommes en répétition sur ce projet depuis dix jours, avec une équipe délicieuse.

 

À suivre !